La spiritualité, ce lot que l’on a vidé de son sens.
Nouvel épisode de mon podcast Philosophy is Sexy.
Il y a des épisodes que l'on écrit avec plus de gravité que d'autres. Celui-ci en fait partie.
Peut-on être profondément spirituel sans croire en Dieu ?
Peut-on être religieux sans être spirituel ?
Ce sont les deux questions par lesquelles s'ouvre ce nouvel épisode de mon podcast Philosophy Is Sexy, en ligne aujourd'hui. Et ce sont deux questions qui, je crois, méritent qu'on s'y arrête vraiment.
Nous vivons une époque paradoxale. Les religions traditionnelles s'effacent en Occident (moins de pratiquants, moins de baptêmes, moins de transmission). Et pourtant, la soif spirituelle n'a jamais été aussi forte : retraites silencieuses, méditation, yoga, mystiques diverses, rayons entiers de développement personnel… Tout se passe comme si l'on avait évacué la religion sans pour autant éteindre la soif qu'elle abritait.
Et cette soif, livrée à elle-même, peut être féconde ou tomber dans toutes sortes de pièges, du marketing du bien-être aux dérives sectaires.
Il est donc urgent de reprendre ce mot au sérieux. De le penser. De ne pas le laisser flotter dans le vague des magazines de mieux-être.
Un puits à désencombrer.
Pour entrer dans le sujet, j'ai voulu commencer par une voix qui ne quitte jamais ma table de chevet : celle d'Etty Hillesum, jeune femme juive néerlandaise, qui écrit le 26 août 1941, deux ans avant de mourir à Auschwitz à 29 ans, ces mots qui changent tout :
« Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l'atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. »
Cette image du puits déplace radicalement la question. La spiritualité n'est pas la rencontre d'un ailleurs lointain, ni d'un ciel à conquérir. Elle est l'accès à une profondeur intérieure — souvent obstruée par le bruit, l'angoisse, la précipitation, par tout ce qui encombre nos vies.
Le travail spirituel, alors, consiste moins à acquérir qu'à désencombrer.
Quatre voix pour penser autrement
Dans cet épisode, je convoque quatre penseurs majeurs qui ont, chacun à leur manière, pensé la spiritualité avec exigence — sans la réduire à la religion, ni la dévoyer en tisane métaphysique.
**André Comte-Sponville** d'abord, pour poser le cadre. Dans *L'esprit de l'athéisme*, il défend une thèse lumineuse : la religion est une forme possible de la spiritualité, mais elle n'est pas la seule. Un athée peut avoir une vie spirituelle aussi intense, aussi profonde, aussi exigeante qu'un croyant. Et inversement, on peut être religieux sans jamais être spirituel — par habitude, par conformisme, sans rien éprouver intérieurement. Sa formule reste célèbre : « Le XXIᵉ siècle sera spirituel et laïque ou ne sera pas. ».
**Mircea Eliade** ensuite, immense historien des religions, pour élargir radicalement notre regard. Dans *Le sacré et le profane*, il montre que tous les peuples, sous toutes les latitudes, ont expérimenté le sacré — et que cette expérience est constitutive de l'humanité. L'homme moderne occidental, malgré son désenchantement apparent, reste un *homo religiosus* qui s'ignore. Le coup de foudre, la fascination pour une œuvre d'art, l'émerveillement devant un nouveau-né : autant de hiérophanies déplacées, débarrassées de leurs cadres traditionnels mais structurellement identiques à l'expérience religieuse fondamentale.
**Philippe Descola** ensuite, successeur de Lévi-Strauss au Collège de France, qui a vécu dans les années 1970 chez les Achuar d'Amazonie. Sa thèse, dans *Par-delà nature et culture*, est vertigineuse : notre manière occidentale de séparer la nature de la culture n'est pas universelle — c'est une particularité historique née entre le XVIᵉ et le XVIIᵉ siècle. Elle nous a donné la science et la technique, mais elle nous a coupés d'une expérience plus sensible, plus relationnelle, plus animée du monde. À l'heure de la crise écologique, ce diagnostic devient brûlant.
**Christian Bobin** enfin, parce qu'il manquait la dimension sensible, charnelle, presque poétique de la spiritualité. Pour Bobin, le sacré n'a jamais quitté le monde — c'est nous qui avons cessé de le voir. *La présence pure*, écrit alors que son père souffrait d'Alzheimer, est l'un des plus beaux livres que je connaisse. L'arbre devant la fenêtre y devient un maître spirituel. Et cette phrase, que je garde toujours avec moi : *« Ce qui est blessé en nous demande asile aux plus petites choses de la terre et le trouve. »*
Ce qui reste
Au bout de ce parcours, une conviction : la spiritualité est moins un avoir qu'un mouvement. Elle n'est pas une certitude que l'on acquiert, mais une orientation que l'on tient. Elle ne nous met pas à l'abri de la vie — elle nous y rend plus sensibles. Elle ne nous dispense pas du doute — elle nous le rend habitable. Elle ne nous donne pas de réponses — elle nous apprend à mieux poser les questions.
C'est, peut-être, le plus beau et le plus exigeant des programmes.
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*Le nouvel épisode est disponible sur toutes les plateformes d'écoute. S'il vous touche, partagez-le autour de vous — c'est la plus belle façon de faire vivre la philosophie.*
À très vite,
Marie🤍

Merci pour ce regard clair sur la spiritualité intérieure de l’individu qui cherche “Dieu” en soi, le Créateur qui est Un en tout et que je préfère nommer la Vie absolue. Je complète cette spiritualité par une spiritualité extérieure : changer nos actes sur la base de l’amour inconditionnel me semble le moteur le plus fort pour trouver la Vie en soi, qu’on soit athée ou croyant.
" Au bout de ce parcours, une conviction : la spiritualité est moins un avoir qu'un mouvement. Elle n'est pas une certitude que l'on acquiert, mais une orientation que l'on tient. Elle ne nous met pas à l'abri de la vie — elle nous y rend plus sensibles. Elle ne nous dispense pas du doute — elle nous le rend habitable. Elle ne nous donne pas de réponses — elle nous apprend à mieux poser les questions."
C'est ce qui m'a, personnellement, parlé le plus..; nous sommes, l'expérience d'une Vie, une conscience qui se réalise à travers son propre chemin à découvrir soi-même, si on se donne la peine, suis l'éclair d'une grâce lumineuse...